Apollinaire et Stravinsky pour évoquer la guerre de 14
Dans la salle comble du conservatoire la musique avait rendez-vous avez la poésie sous le poids des obus et de la guerre.
La correspondance amoureuse de Guillaume Apollinaire à Lou (Louise de Coligny-Châtillon) mise en musique par Olivier Kaspar (Directeur-Adjoint du Conservatoire National de Région de la Ville de Saint-Maur des Fossés). Au gré de la correspondance de Guillaume à Lou, la musique prend vie : Satie, Poulenc, Prokofiev, Stravinsky, Ysaye et Schonberg sont là auprès de Guillaume Appolinaire amoureux fou, d’une Lou dont l’amour en retour n’est pas à la hauteur des espérances du poète. Un vrai tour de force d’Olivier Kaspar de réunir les musiques des contemporains de Guillaume Appolinaire avec les vers de ses poèmes lus par Jean-Luc Palies.
Celui qui a voulu aller se battre au front, se trouve dans la tranchée à réver à sa Lou :

La nuit (Nuit du 27 avril 1915)
La nuit
S’achève
Et Gui
Poursuit
Son rêve
Où tout
Est Lou
On est en guerre
Mais Gui
N’y pense guère
La nuit
S’étoile et la paille se dore
Il songe à Celle qu’il adore
Lou n’ayant pas voulu de lui, Guillaume rencontrera Madeleine Pagès
POUR MADELEINE SEULE
Lune candide vous brillez moins que les hanches
De mon amour
Aubes que j’admire vous êtes moins blanches
Aubes que chaque jour
J’admire ô hanches si blanches
Il y a le reflet de votre blancheur
Au fond de cet aluminium
Dont on fait des bagues
Dans cette zone où règne la blancheur
O hanches si blanches
[Poèmes à Madeleine]
Puis il épousera finalement Jacqueline la jolie rousse le 2 mai 1918.
Pour lire le poème La jolie Rousse : cliquez ici
De son amour pour Lou, il restera des poèmes parmi les plus beaux que l’amour a pu faire naître dans l’esprit d’un poète.
Poète était son métier, comme il essaie de l’expliquer à Lou, dans la lettre ci-dessous, qui visiblement souhaitait autre chose qu’un poète dans sa vie.
Nîmes, le 18 janvier 1915
[…]
Maintenant, je te prie de ne plus me chiner sur le métier de poète. Je sais bien que c’est gentiment mais c’est une habitude que tu prendrais facilement. D’abord être poète ne prouve pas que l’on ne puisse faire autre chose. Beaucoup de poètes ont été autre chose et fort bien — (je t’écris à la cantine — excuse ce papier, Lou chéri —). D’autre part, le métier de poète n’est pas inutile, ni fou, ni frivole. Les poètes sont les créateurs, (poète vient du grec et signifie en effet créateur et poésie signifie création) — Rien ne vient donc sur terre, n’apparaît aux yeux des hommes s’il n’a d’abord été imaginé par un poète. L’amour même, c’est la poésie naturelle de la vie, l’instinct naturel qui nous pousse à créer de la vie, à reproduire. Je te dis cela pour te montrer que je n’exerce pas le métier de poète simplement pour avoir l’air de faire quelque chose et de ne rien faire en réalité. Je sais que ceux qui se livrent au travail de la poésie font quelque chose d’essentiel, de primordial, de nécessaire avant toute chose, quelque chose enfin de divin. Je parle de ceux qui, péniblement, amoureusement, génialement, peu à peu peuvent exprimer une chose nouvelle et meurent dans l’amour qui les inspirait. Voilà, Lou, encore une lettre trop longue, si tu la lis, bien, sinon je me vengerai en poète, c’est-à-dire divinement et tu sais que la vengeance est le plaisir des dieux. Je t’aime mon Lou, mais je suis fâché que dans tes lettres de maintenant tu sembles moins fortement à moi, ce semble, qu’il y a quelques jours. Mais je suis content tout de même en prévision de la permission.
Je t’aime, Amour.
Gui.
Stravinsky et l’Histoire du soldat.
A la fin de 1917, alors qu’il était dans une situation matérielle et morale pénible, le musicien conçut avec Ramuz le projet d’une œuvre pour « une espèce de petit théâtre ambulant » avec des moyens modestes dont les éléments narratifs seraient tirés d’un des contes populaires russes publiés par Afanasiev, « Le déserteur et le diable ». Ramuz travailla constamment au texte de février à août 1918, tandis que la partition de Stravinsky est datée de Morges du 6 avril au 23 septembre. La vie théâtrale étant alors presque nulle, la réalisation du projet ne put voir le jour que grâce à la générosité de Werner Reinhart. C’est ainsi que cette œuvre, prévue pour un spectacle forain, vit le jour le 28 septembre 1918 au théâtre plutôt bourgeois de Lausanne.
L’histoire est inspirée du « cycle de légendes ayant trait aux aventures du soldat déserteur et du Diable qui, par ses artifices, arrive infailliblement à lui ravir son âme ».
Stravinsky expliquait ainsi le choix des instruments qui ont chacun un rôle de soliste : « Je ne voyais donc pas d’autre solution que de m’arrêter à un groupe d’instruments, à un ensemble où puissent figurer les types les plus représentatifs, l’aigu et le grave, des différentes familles instrumentales. Pour les archets : le violon et la contrebasse (son registre étant le plus étendu), le basson ; pour les cuivres : la trompette et le trombone ; enfin la percussion manipulée par un seul musicien, le tout, bien entendu, sous la direction d’un chef. Autre chose encore me rendait cette idée particulièrement attrayante, c’est l’intérêt que présente pour le spectateur la visibilité de ces instrumentistes ayant chacun à jouer un rôle concertant. Car j’ai toujours eu horreur d’écouter la musique les yeux fermés, sans une part active de l’œil… »
« Entre Denges et Denezy
Un soldat qui rentre chez lui
Quinze jours de congé qu’il a
Marche depuis longtemps déjà
A marché, a beaucoup marché
S’impatiente d’arriver parc’ qu’ il a beaucoup marché. »
C’est sur ces mots récités divinement par William Mesguich que l’histoire commence. Normalement c’est une pièce et plusieurs personnages sont présents : Le récitant, le soldat, le diable et la princesse… Là un seul magnifique funambule a faire vivre tous ces personnages alternant les mimiques, les voix, avec une fluidité parfaite. On en oublierait presque la musique… mais c’était le but initial de Stravinsky, donner la priorité au récitant pour attirer un plus large public que la musique seule n’aurait pu le faire.
L’histoire : Un pauvre soldat vend son âme (son violon) au diable, contre la possession du livre qui permet de dévoiler l’avenir. Après avoir pactisé avoir le Diable, le soldat revient dans son village mais, après ces trois longues années, personne ne le reconnaît plus. Pas même sa fiancée ni sa propre mère… Le héros s’entend alors à décoder les arcanes de l’avenir, grâce à son livre, et devient outrageusement riche: mais toujours insatisfait et peu heureux, le soldat joue sa fortune contre son violon avec le Diable. Ce dernier gagne, mais excité par le gain ainsi collecté, ne s’aperçoit pas que le soldat lui a dérobé le violon. Grâce à l’instrument, le soldat parvient à séduire la princesse, la guérit et s’enfuit avec elle… Mais le Diable, force destructrice irrépressible rattrape sa victime désignée: le soldat damné est jeté aux enfers, et l’oeuvre se termine de façon, ironique et sarcastique par une marche de triomphe, celui du mal omnipotent contre l’idéalisme et la naïveté humaine.
L’oeuvre est décisive das la carrière de Stravinsky: le compositeur abandonne le cycle de ses grands ballets pour une forme nouvelle de spectacle totale, plus vivante que l’opéra, associant, musique théâtre (ici, trois acteurs: le soldat, la princesse et le diable) et danse.
Cette soirée était s’inscrivait dans le choix fait par la Ville de Saint-Maur cette année (sous l’impulsion d’André Kaspi et d’Yves Dayan Maires adjoints délégués respectivement à la Culture et aux anciens combattants) de multiplier les formes de commémorations de l’armistice de 1918 en ce 90ème anniversaire. Petits et grands étaient au rendez-vous, le pari semble donc réussi.


